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L'art de Brustier

De La Peinture
Résumer un sujet complexe est une chose périlleuse, a fortiori
lorsqu'il s'agit d'expliquer sa peinture; pourtant, le pire n'étant
jamais certain, je me lance confiant dans un exercice qui assurément
me dépasse, tant il est vrai que les mots me pèsent là où au
contraire, l'image surgit facilement de mon pinceau ...
En matière d'art, la première règle que pose l'artiste est souvent
contestable, car elle est toujours le reflet technique le mieux
adapté à son univers personnel, subjectif par définition.
Les autres "règles" qui viennent se poser sur le postulat de départ
s'accumulent brique après brique et finissent par constituer un mur,
que l'on appelle aussi le Style de l'artiste et qui, si les règles
sont cohérentes entre elles, peut surprendre par sa solidité.
Ce mur lui, doit être incontestable . Bien sûr, on aime ou on n'aime
pas. Mais seule la qualité, la force et la pertinence de l'univers
personnel de l'artiste peuvent être remis en question, notamment au
regard de leur caractère universel . Remises en question elles le
seront au final et heureusement, puisqu'il s'agit là du meilleur
moyen pour l'Art de demeurer vivant.
Vivre ce que l'on peint et peindre ce que l'on vit, n'est pas sans
danger pour l'esprit, mais peut-on créer sans céder au goût de
l'aventure, et surtout aux exigences même de l'aventure ?
J'entends moi, créer un langage, au delà de la simple recherche
d'originalité ou du spectaculaire, de l'esthétique vaine ou de la
beauté trompeuse parce qu'artificielle; qui soit l'expression de la
rencontre de cultures humaines apparemment éloignées, dont notre
siècle est l'aboutissement - et dont chacun peut voir que l'issue
reste incertaine .
Fusion culturelle où subsiste le meilleur de chacun ou bien au
contraire, confrontation des peuples de la Terre au risque de voir
disparaître des trésors de culture patiemment élaborés au cours des
siècles passés ?
La période d' intensité créative où me conduit mon travail m'amène,
partant de l'observation de la réalité de notre vie actuelle, que
l'on nomme souvent "moderne" - le vilain mot ! - réalité si peu
spirituelle dans nos contrées, à poursuivre mes efforts vers le
Graal de "l'ultime communion" humaine.
De l'expérience des Hommes dans leur quête de sens dans l'existence
et particulièrement, dans un univers qui demeure une énigme, où si
la science aide quelquefois, le scientisme déçoit toujours au final.
Je fais un rêve : celui d'une Culture humaine faite de l'intégration
des cultures humaines, qui s'exprimerait par l'art et dont la
richesse permettrait de mieux appréhender l'univers.
Il ne s'agit pas simplement de mélanger, comme l'on dit
improprement, de métisser, les différentes approches du réel, mais
de voir avec des yeux qui possèdent plusieurs facettes culturelles,
en recherchant une cohérence émotionnelle plutôt qu'intellectuelle
et qui n'est justifiée par aucune rationalité , si ce n'est celle
liée à la vision de l'artiste.
Dans ma peinture un effet de "décalage" et dans l'esprit de celui
qui la regarde une porte s'ouvre ...
Comme dans toute aventure humaine, c'est inquiétant autant
qu'enthousiasmant.
Ce langage pictural est figuratif parce que je fais le choix de
parler le langage le plus commun, le moins culturé et donc le plus
universel. Dans ma peinture, l'effort est le fait, moins du domaine
de la forme que du fond. Le sens est de l'ordre de l'intuition et
des "pièges-à-hasard ", de la présence du mystère mais pas de
l'énigme.
Ce langage est une communion.
Je convoque les peuples des esprits, ceux des morts, le sacré, la
magie, etc.
Comme au temps où l'on peignait des anges parce que l'on croyait en
leur existence et non pour leur charge symbolique que l'on retrouve
par exemple dans la science-fiction et ses super-héros à l'existence
desquels seule une maladie de l'esprit pourrait nous faire croire.
Ce langage a son ordre et son chaos.
L' on peut accéder à la "surréalité" du "surmonde" de Malraux par l'
Art des Signes, tel est le sens de ce cheminement. Un chemin de vie
que j'ai toujours ressenti.
C'est au peintre qu'il incombe de penser les signes, afin de
restituer un univers, une vision, pas à celui qui regarde la
peinture de se poser le questionnement du sens.
C'est une des vertus du chef d' œuvre que de permettre à celui qui
en jouit d'atteindre une masse émotionnelle critique ( analogie que
j'emprunte pour les besoins de l'explication à la physique nucléaire
) qui conduit à un état de conscience élevé, un éveil qui autorise
un rapport au monde, humainement plus riche.
La peinture n'est-elle pas une chance pour les Hommes d'accéder à la
vérité du Monde ?
L' art au dessous de la sagesse bien sûr ... mais l'art tout de même
!
Il faut pour cela porter sur les cultures humaines dans leur
diversité, un regard neuf, c'est-à-dire, né de l'instant présent .
Cette approche, qui peut sembler n'être qu'une projection de
l'esprit de plus, n'est en réalité absolument pas de nature
intellectuelle, ni d'ailleurs religieuse ou même humaniste, mais
concerne plutôt une mystique du vécu ( si le sage vit son mysticisme
au quotidien, l'art ne nous offre pour sa part que des séquences )
où pour atteindre l'universel, et peut-être l'absolu, l'on préférera
l'empathie -qui ne signifie nullement abolition du jugement de
valeur ou soumission aveugle à l'autre- au culturo-centrisme, autre
désignation de l'étroitesse d'esprit qui toujours en matière d'art
emprunte la voie du sentimentalisme - dévoiement du sentiment - ou
l'art de soumettre l'être humain à la tyrannie des émotions, un
domaine bien sûr où l'intellect apparaît hélas, comme l'ultime
recours.
Pour avoir un regard neuf sur la peinture, il faut que l'esprit,
fort de sa propre culture, permette à l'œil de regarder ... sans
culture interposée.
L' œuvre en contact immédiat avec les sens .
On atteint alors par la voie spécifique de l'art un niveau de
conscience enrichie qui change son rapport an monde ; de sorte que
l'on peut affirmer avec un peu d'humour que la peinture révèle son
sens par les sens ! et non par la culture, dont l' utilité peut-être
formidablement exploitée en matière de formation et d'éducation des
sens ( ainsi, les visites aux musées comme autant de réactions en
chaîne qui ouvrent et structurent les sens ), rarement pour ce qui
concerne l' utilisation des sens.
Dans ce dernier cas, c'est l'intellect qui s'invite pour la
réflexion; qui peut d'ailleurs être jubilatoire .
La raison en est simple. L'intellect analyse de l'extérieur l'art,
objet de l'observation, alors que le sens, la vision surtout
s'agissant de peinture, nous permet d'accéder au cœur même de
celui-ci, en inter-activité avec lui.
Dans le premier cas on est un spectateur, dans le second on devient
acteur.
Cette interaction avec l'œuvre d'art est une expérience sans commune
mesure qui éveille la conscience et lui permet d'atteindre
l'imaginaire d'une façon plus personnelle et si l'oeuvre en vaut la
peine, le supra-réalité dont parlait Malraux...
La beauté du Monde, la laideur du Monde, la force, la profondeur et
la subtilité des émotions, l'emprise qu'exerce le sens de la vision
de l'artiste, tout cela a quelque chose d'hypnotique et de
régénérant .
Ce sentiment de présence d'un niveau de perfection du monde, ou bien
de puissance par la vérité, établit avec l'individu un état de
sérénité et de confiance que je ne peux que qualifier d'existentiel
-relation harmonieuse à l'Univers, équilibre cortico-thalamique- ?
Un peu comme lorsque l'on est amoureux et que l'on se sent encore
plus vivant, plus particulier que d'habitude et pourtant, en
connexion étroite avec quelqu'un d'autre ; et que l'on a une
conscience euphorisante de l'autre .
Ici l'Autre, là un Ailleurs .
Ce lien, contrairement au lien amoureux, n'est pas exclusif du
Monde; au contraire, il rattache à l'Univers et à l'Existence.
Une Peinture pour le XXI ème siècle
Empruntons ensemble les chemins de l'Histoire de notre peinture.
L'évolution d'abord lente, s'emballe brusquement au cours des deux
derniers siècles.
Au début l'expression est figurative, les peintres représentent avec
un mélange de fidélité et d'imagination, les personnages, les choses
et les paysages; l'art est alors empreint de spiritualité et de foi.
Au cours du XXème siècle, tout change.
La peinture se donne pour mission de représenter des émotions
"supérieures"; et l'on se convainc que l'on peut les trouver au
niveau de l'intellect ; non plus incarnées dans des formes connues
et immédiatement compréhensibles, mais dans des idées jetées sur de
la toile!
Le cerveau à la place du cœur, le cortex plutôt que le thalamus
dirait l'homme cultivé.
Désormais, le concept de l'artiste intellectuel s'impose et le sujet
disparaît du tableau : l'ère de la peinture abstraite s'ouvre.
Voici en quelques mots résumé le cheminement du figuratif vers
l'abstrait, avec bien sûr, ce faisant, des étapes incontournables
telles l'impressionnisme où le sujet est devenu flou, suivi du
cubisme où, "analysé" et décomposé par l'artiste, le sujet fini par
devenir méconnaissable.
Les réussites en ces domaines sont incontestables; d'ailleurs, le
figuratif résiste. L'orientation de cette peinture débouche
néanmoins sur une impasse.
Car de la même façon que l'œil humain ne perçoit rien en deçà de
l'infrarouge ou au delà de l'ultraviolet, il n'y a , dans l'art de
la peinture, rien à ressentir au delà du figuratif, où règne cet
autre art qu'est la photographie, ni au delà de l'abstrait, puisque
lorsque l'on fait disparaître le sujet, la couleur et la forme,
c'est nécessairement la peinture elle-même qui a disparue.
Plus encore, avec l'idée de "Modernité" , concept facilement
récupérable par le marché, dans son acception la plus intolérante,
s'ingénie-t-on souvent à mettre en concurrence, en les confondant
déloyalement, l'art pictural avec les réalisations des artistes
performers et autres installations qui relèvent en réalité, de l'Art
de la Sculpture le plus abouti ou de l'Art du cinéma dans son
expression la plus radicale; les performances et installations étant
ou non filmées.
Alors, est-ce la fin de la peinture et doit-on s'y résoudre ?
J'ai pour ma part une certitude : on peut avoir foi en la pertinence
de la peinture à construire un langage commun entre les hommes et à
permettre à l'Humanité d'élaborer ensemble un Monde culturellement
plus riche parce que plus divers et mieux intégré . Il s'agit moins
ici de Bien ou de Mal que d'Ordre et de Chaos.
L'erreur consiste à vouloir peindre des idées - l'abstrait - où
l'émotion est faible et non des sentiments incarnés dans des formes
immédiatement identifiables.
Il faut que l'Art, le Beau, et les autres Vérités du Monde révélées
par les sens, redeviennent accessibles à l'être humain dans sa
diversité et pour cela que la contemplation d'une toile soit
davantage un rendez-vous émotionnel que le prétexte à une discussion
d'érudits. Soyons orgueilleux mais cessons d'être prétentieux !
L'Art, c'est de l'émotion et non de l'analyse ! Pourquoi ce mépris
attaché à l'émotion par les ayatolahs ingrats de l'intellect qui
oublient qu'une des vertus principales de l'émotion est d'ouvrir
"les portes" ?
Telle est assurément la voie de "l'Éssentiellisme" : reconstruire
une peinture nouvelle à partir de ce principe essentiel hérité des
peintres de l'émotion, et de l'immensité des cultures humaines !
Transmission donc, d'une certaine vision de l'art servi par un style
nouveau : l'ondulation de la touche crée une vibration émotionnelle
particulière qui donne un sentiment de décalage avec le réel, une
intériorité.
La réussite d'un tableau ne peut se résumer à une formule disait à
juste titre Pierre-Auguste Renoir. Mais il y a cependant une vérité
toute simple : nul besoin d'explication ou de cours particulier pour
ressentir la beauté du coucher de soleil, il suffit de posséder de
la sensibilité... ainsi en va-t-il de la peinture. À condition d'y
trouver une émotion intense dans une représentation du réel
immédiatement compréhensible par chacun, qui ainsi nous donne à
percevoir certaines vérités essentielles; car si les émotions
"supérieures existent, elles ne se trouvent pas, à l'évidence, dans
l'intellect mais bien dans la force spirituelle que procure à
l'Homme la conviction ( et peut-être même le doute seulement ) que
la Vie, aussi tragique soit-elle et prégnant soit l'empire des
esprits blasés qui parasite nos cultures, que la Vie donc, vaut
quand même la peine d'être vécue !
Un jour le poète n'a-t-il pas trouvé au plus profond de son
désespoir, dans la contemplation du sourire d'une femme, d'un ciel
sur une plaine, d'enfants jouant ensemble, peints sur une toile, des
raisons de ne pas mourir...
" La nuit terrible, avec sa formidable bouche,
Disait : - La vie est douce ; ouvre ses portes closes ! -
Et le vent me disait de son râle farouche :
Adore ! Absorbe-toi dans la beauté des choses ! -
Voici qu'après mille ans, seul, à travers les âges,
Je retourne, ô terreur ! à ces heures joyeuses,
Et je n'entends plus rien que les sanglots sauvages
Et l'écoulement sourd des ombres furieuses ."
" Mille ans après " Leconte De Lisle
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